Les méconnus des sables
Bernard Remaud, certains s'en souviennent, a été le co-fondateur, avec moi, de l'association Sahariens. Après avoir assuré le rôle de trésorier quelques années, il a vendu son 4x4 et a semblé se désintéresser du Sahara. En fait, il s'intéresse toujours au Sahara, mais plus seulement, et il a focalisé son regard sur les sables. Car il faut employer le mot "sable" au pluriel, tant la variété de ceux-ci est impressionnante. Et en les regardant à la loupe binoculaire, on découvre entre les grains minéraux des petits coquillages de 1 mm environ.
Bernard est aujourd'hui passionné par ces petits organismes. Le mieux est de le laisser vous en parler lui-même.
Jean-Marc Tourreilles
Tout a commencé en 1988 dans l'ergi Admer à l'ouest de Djanet.
Il était beau ce sable, sa couleur, sa finesse et sa douceur en me glissant entre les doigts, m'avait laissé une impression jamais éprouvée et peut-être bien jamais avouée.
Aujourd'hui « des sables » j'en ai plus de 5.000, de bien des sortes, des déserts, lacs, rivières, plages, plongées etc... etc... et si l'arénophilie est ma passion j'ai découvert dans certains d'entre eux un monde minuscule qui remonte à l'aube des temps .
Le monde des foraminifères
Quelques chiffres d'un monde animal miniature méconnu:
- Les origines de ces animaux sont estimées à environ 550 millions d'années et leurs tailles les plus courantes vont de 0.25 mm à quelques mm (il en existe de plus petits et des géants qui peuvent atteindre 15 cm et c'est le cas des numulites)
- Hérodote (5 siècles avant J.C.), Strabon (- 57 + 25) ou Pline l'ancien (+ 23 + 79) avaient déjà repéré ces petites bêtes en grande quantité dans les pierres calcaires des pyramides d' Egypte, mais en 1758, on ne parlait encore que d'une vingtaine de foraminifères (10éme édition de Systema Naturae du suédois Ch. De Linné).
- Cette science - la micropaléontologie - ne prit un envol réel que vers les années 1920 pour les besoins de la recherche pétrolière et aujourd'hui 50.000 espèces de foraminifères ont été recensées depuis leur apparition sur terre et l'on en compte 5.000 de vivantes ce jour.
- 3 milliards d'individus au m3 et dans certaines roches calcaires du bassin parisien. Exemple : la pierre à Liard du mont Berny dans l'Oise.
Mais qui sont-ils ces foraminifères ?
Ce sont des organismes de nature unicellulaire très simplifiés du monde animal. Une seule cellule et une coquille, rien de plus simple (en apparence).
La coquille appelée test (prononcez «té») est percée de 1 ou plusieurs orifices laissant sortir des pseudopodes (longs filaments très fins) servant à la capture de l'alimentation et au déplacement. Ce test peut prendre des formes architecturales absolument magnifiques dans des matériaux très divers, mais la majorité des foraminifères sécrète le calcaire nécessaire à la formation de leur coquille.
Ces coquilles sont en général agencées à l'intérieur de plusieurs loges (chambres) se construisant au cours de la croissance de l'individu. Ces loges sont disposées de manière spiralée, rectiligne, enroulée etc... et communiquent entre elles par un petit trou appelé foramen en latin d'où le nom de foraminifère.
Certains foraminifères, en plus d'être de bons architectes, sont aussi de bons entrepreneurs. Ils assemblent différents matériaux empruntés au biotope naturel, grains de sable, spicules d'éponge, paillettes de mica et autres débris variés en secrétant une sorte de ciment colle pour former une coquille agglutinée.
Afin d'assurer la rigidité de leur coquille, les grands foraminifères ont développé des systèmes très sophistiqués pour construire les cloisons supplémentaires. Ils n'ont pas eu besoin d'ordinateur pour trouver bien avant nous les avantages et la solidité des formes de la tôle ondulée, du carton gaufré ou de la boîte d'œufs.
Où et comment vivent les foraminifères ?
Les foraminifères vivent en milieu marin sur toutes les mers du globe. Quelles soient glacées ou tropicales, toutes les mers sont le lieu de vie de tel ou tel type de foraminifères tout en remarquant cependant qu'en milieu tropical leur taille est en général plus importante.
On trouve aussi des foraminifères dans certains lacs salés des déserts.
A ce sujet, je suis passé 3 ou 4 fois au lac de Mandara en Libye, je m'y suis baigné et je regrette aujourd'hui de ne pas avoir pris du sable au fond. Si un jour l'un d'entre vous peut m'en ramener 3 ou 4 poignées qu'il pourrait prendre sur le fond par 2 ou 3 mètres, si possible, près des roseaux, à gauche du vendeur de bibelots pour touristes sahariens... je le remercierais vivement car je voudrais bien passer cette vase ou ce sable sous mon microscope.
On classe les foraminifères en deux sortes bien distinctes : les planctoniques et les benthiques. Les premiers voyagent au gré des courants, les seconds se fixent au fond sur différents supports (roche, sédiment, plantes marines) et se déplacent éventuellement de quelques centimètres par heure à l'aide de leurs pseudopodes. Ils se nourrissent d'algues microscopiques ou de micro-organismes.
Evolution
Petits par leur taille, ayant une durée de vie très courte (quelques semaines), mais d'une fécondité énorme (une seule fois mais pour des milliers d'individus), les différents types de foraminifères sont devenus au cours des millions d'années de leur existence et de leur évolution des marqueurs géologiques.
Vidés de toute substance vivante après la reproduction, les test tombent au fond de la mer, s'accumulent sur de grosses épaisseurs (5 à 6 cm par siècle à certaines époques) et se transforment au fil du temps en roche calcaire.
Les falaises de Normandie sont d'anciens fonds marins constitués de calcaire à globigérine qui est un foraminifère planctonique. Dans les abysses, au-delà de 5.000 m environ, les tests calcaires des foraminifères planctoniques (type globigérine en grande majorité) sont dissous par la pression et deviennent des boues. Seules les coquilles agglutinées peuvent résister. A l'époque du lutétien (-49 - 41 millions d'années) l'accumulation de foraminifères benthiques a produit des roches que l'homme a utilisé du Moyen Âge à la Renaissance pour la construction d'églises, de châteaux et de nombreux monuments de Paris. Ce foraminifère (numulite laevigatus) était de la forme du Liard, cette pièce de monnaie royale en cuivre qui valait un quart de sou, d'où le nom de pierre à Liard précédemment cité.
On comprend facilement que les différentes sortes, les différentes espèces qui se sont succédées et qui ont évolué au cours de 550 millions d'années d'existence, représentent une source de renseignements sur chaque période géologique. L'étude des foraminifères fossiles à chaque étage stratigraphique, de par sa précision et sa sûreté remarquable, est utile à la recherche pétrolière en particulier.
C'est sans conteste cette activité économique qui, dès les années 1920, a contribué au développement de la micropaléontologie.
Inconnus de la plupart d'entre nous, ces animalcules sont également étudiés pour la faisabilité de certains projets tels que percements de tunnels, parkings souterrains, etc...
Le tunnel sous la Manche, qui est un exploit technique et scientifique moderne, doit entre autres sa réalisation à un foraminifère d'un type très précis. La réussite du creusement impliquait de s'effectuer dans une couche géologique de craie appelée « craie bleue du cénomanien » (- 95 millions d'années). Les limites entre cette craie bleue et la couche de craie grise supérieure et inférieure n'étant pas détectable à l'oeil nu, le tunnelier, énorme machine, monstre technologique, a donc suivi à la trace un petit foraminifère planctonique de quelques centaines de microns, le « rotalipora reicheli » caractéristique du sommet de la craie bleue.
Bien d'autres applications pourraient être décrites et il faudrait sans doute 20 volumes de Larousse pour étudier ce monde animal, ses caractéristiques, son vécu et son devenir.
Je ne suis pas un scientifique, simplement un amateur, un curieux, un contemplatif de toutes choses. Je ne peux vous ouvrir qu'une toute petite porte du monde des foraminifères.
Maintenant lorsque vous marcherez sur une plage, si vous entendez que l'on crie « attention je suis en dessous tu m'écrases » , il s'agira peut-être d'un test de foraminifère en détresse. Marchez sur la pointe des pieds!
Bibliographie :
- Les planches inédites de foraminifères : Marie-Thérèse Vénec-Peyré
- Du nouveau monde au passé du monde : Philippe Taquet
- Introduction à la micropaléontologie : Gérard Bignot
- Cahiers de micropaléontologie 1 et 2 : Yves Le Calvez
- Les foraminifères actuels : J.P. Debenay J.Pawlowski D. Decrouez
- Foraminifera their classification : Joseph A. Cushman
- Foraminiferen : W. Rönnfeld
- Récents foraminiferida : Lukas Hottinger
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Commentaires
effectivement les sables parlent ,et se manifestent si on leur marche dessus
ils Chantent même
http://www.youtube.com/watch?v=t6Zt4XCHj3U